Je suis vraiment en retard. Je cours après le train, c'est sur, il ne m'attendra pas pour partir. Couverte de sueur, j'arrive enfin dans le wagon qui m'est destiné. Derrière moi, la porte se referme violemment et laisse échapper une dernière fois le bruit de sifflet du contrôleur. Le compartiment du train me remplie les narines d'odeurs suaves et féminines, et les oreilles d'un léger bourdonnement de conversations..
Je m'installe tranquillement à ma place, retire mon chapeau à plumes mauve ainsi que mon manteau en poil de fouines. Je ne peux m'empêcher de regarder furtivement le couple en face de moi : il me font penser aux amants passionnés dans les films américains, lorsque la femme,magnifique, se met à pleurer sous la pluie, que ses cheveux dégoulinants déposent discrètement des gouttes d'eau dans son décolleté, et que l'homme, décidemment viril, l'attrape par la nuque et lui roule une grosse pelle... Cette pensée me rend cramoisie, et pendant tout le voyage, je tente de me concentrer sur le paysage qui défile ou sur mon reflet dans la vitre, plutôt terne face à eux...
Nous arrivons enfin à destination, le train s'arrête brutalement, brusquant ainsi la tranquillité endormie des passagers.
Sur le quai de la gare, je me retrouve coincée dans une foule démesurée, avec l'impression de faire partie d'un essaim d'abeilles.
Les semaines ont passé, enfin, il me semble. Nous somme tous là, au milieu de ces collines immenses, à vagabonder jour et nuit dans les herbes hautes, cherchant un moyen pour survivre. J'ai l'impression d'être la seule à vouloir échapper à mon sort. Les autres se regroupent par dizaine, parfois par centaine, et suivent le guide qui les mène vers leur mort. Je n'ai jamais assisté à une exécution, mais je les devine au détour d'une colline, à l'abri des regards.. La foule se démultiplie, mais chaque jour, il en arrive de nouvelles « cargaisons ».
Je vois souvent passer un surveillant avec son chien, un terrible molosse, un monstre aux crocs surréalistes, ils ratissent tous deux le territoire dans l'espoir de trouver quelques pièces de monnaie. Parfois, j'assiste à cette scène : un trou formé dans les herbes hautes, je reconnais alors l'aspect d'un corps couché dans la verdure, et lorsque le veilleur l'aperçoit, il se rapproche rapidement de sa cible. Il s'accroupit, je ne vois plus que le haut de sa tête. Enfin, lorsque le cadavre est dépouillé, il lâche son monstre et lui laisse la charogne... Malgré la résonance continuelle dans ces dunes vertes, les cris, le vent qui agite les herbes, et puis cette migraine sifflante qui ronge ma cervelle, je perçois le bruit des dents de l'animal qui s'enfonce dans les chairs de son repas, la gloutonnerie avec laquelle il avale sa victime...
Une fois, face à cette effroyable spectacle, je suis devenue folle. Je suis tombée à terre, je me suis arraché les cheveux et presque défigurée à force de m'enfoncer les doigts dans le visage, et j'ai crié.
« VOUS LES AVEZ TUES ! VOUS AVEZ TUE TOUTE MA FAMILLE !! VENEZ ME CHERCHER FILS DE PUTE !!! JE VOUS TUERAI UN JOUR !!! »
Et puis, je me suis effondrée. Personne n'est venu me chercher. Personne pour me dépouiller. Personne pour me tuer.
Après tout, je ne suis qu'une vermine pour eux. Une fourmi sous une chaussure.
Cependant, il n'y a pas très longtemps, j'ai retrouvé ma mère. Elle était nue. Son corps était parsemé d'éraflures, de contusions, et de bleus violacés. J'étais si heureuse de la retrouver, j'en étais sure, avec elle, il y avait possibilité de s'échapper. On a marché, marché et encore marché à travers les plaines, dans l'espoir de ne pas tomber sur un bourreau : nous avions fait notre temps ici, et ceux qui survivaient trop longtemps étaient considérés comme dangereux..
Au bout de trois jours, on est alors tombé sur un port abandonné. La marée était basse, mais nous avons vu un bateau au loin. Un énorme paquebot, qui, à mon avis, ne comptait pas s'arrêter ici. Ma mère a alors proposé de nager jusqu'à lui, mais se rendant compte de l'évidence : qu'il nous faudrait au moins quatre heures pour arriver jusqu'à lui, nous sommes restées là, les pieds dans la vase.
Immobiles face à l'immensité, face à notre seul échappatoire pourtant inaccessible, nous sommes restées plantées devant l'océan, les reflets du soleil dans l'eau immobile me brûlaient cruellement les yeux, et pourtant je ne pouvais m'empêcher de tenir tête à cette cruauté. J'abordais des thèses incroyables :
Pourrais je flotter sur le corps de ma mère, faire en sorte qu'elle me serve de radeau de fortune ?
Ou peut être pourrions nous retourner sur nos pas, chercher deux cadavres, et s'en servir comme des bouées...
Et si je pouvais me débarrasser de mon enveloppe, m'éplucher comme un légume et faire en sorte qu'il ne me reste que mon cerveau qui se transformerait en poisson...
Le soleil me tapait violemment sur le système et je savais que ma mère élaborait des thèses aussi loufoques et morbides que les miennes... Ce sont des cris de chiens et des bruits de pas qui ont fini par nous sortir de notre torpeur. Le danger se rapprochait, et prés de là, nous avons trouvé une montagne de galets. Nous avons couru et escaladé les galets qui s'effondraient sous notre panique nous faisant descendre encore plus bas. Cependant, notre corps se confondant avec la couleur pale des pierres, enfin, nous avons trouvé une petite grotte. Nous n'étions pas en sécurité juste deux mètres de profondeur. Les bourreaux se rapprochaient. Le bruit sourd des bottes qui faisaient dévaler les pierres, et les armes qui s'entrechoquaient entre elles.
Dernière image : en face de nous, sur une autre colline, dans une autre caverne : un chaudron immense en train de frémir..